De la mi-décembre à la mi-janvier la Tunisie s’est enflammée de façon inattendue comme chacun a pu le constater et cet embrasement a provoqué la fuite du président Ben Ali le 14 Janvier. Cette révolution a donné une impulsion et c’est une grande partie du monde Arabe qui s’est révoltée à son tour provoquant bien des bouleversements dans de nombreux pays.
Une visite s’imposait trois mois après cette révolution dite du « jasmin » afin de voir où en était la Tunisie.
C’est en flânant durant une semaine à Sousse, troisième ville du pays et cité bien connue des touristes que j’ai pu « prendre la température ».
Sousse, la perle du Sahel, ville trois fois millénaire célèbre par sa médina, son port et ses champs d’oliviers. Place Farhat Hached, avenue Bourguiba, route de la corniche : Tout est comme avant. Il paraît qu’il y aurait eu une révolution il y a trois mois : Est-ce possible ? Pourtant la vie quotidienne n’a pas changé et la foule est toujours là : marchands, vendeurs à la sauvette, badauds, lycéens, étudiants, taxis qui klaxonnent, des hommes et des femmes qui font leurs courses ou d’autres qui sirotent un jus d’orange à la terrasse d’un café. Bref la vie telle qu’elle s’est toujours déroulée à Sousse...
Les gens ont l’air serein et parlent volontiers de tout, de rien, mais surtout de « leur » révolution. Au fil de la conversation l’on se rend compte que tout le monde est heureux certes, mais que l’euphorie peu à peu se dissipe laissant place à une certaine inquiétude.
Que sera l’après Ben Ali ? Va-t-on se diriger vers une démocratie ? Va-t-on tomber dans un système islamiste ? Ou va-t-on recommencer avec un système comparable au précédent ?
La démocratie, il va falloir l’inventer car ce serait une grande première dans un pays arabe et pour l’instant on n’a pas encore tranché entre un régime présidentiel et un régime parlementaire : Pour l’heure, les deux ont leurs partisans.
Doit on inscrire la laïcité dans la constitution ? Les tunisiens sont encore plus partagés sur ce point précis. Il est vrai que si la religion musulmane est religion d’état en théorie, la laïcité est de fait en pratique. D’autre part, le mot laïcité n’est pas interprété ici comme dans les pays occidentaux à savoir : la religion est une affaire personnelle, mais ce n’est pas l’affaire de l’état. Dans le monde arabe et dans l’esprit de beaucoup de gens, le mot laïcité est pris comme une interdiction ou du moins un frein à pratiquer le culte et c’est donc un mot qui fait peur.
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En attendant, il y a des tas de groupes de réflexion qui se forment dans les partis et dans la société civile pour tenter de définir la Tunisie de demain.
Le gouvernement provisoire dirigé par Béji Caïd Essebsi (un ancien ministre des Affaires Etrangères de Bourguiba, un diplomate donc) semble avoir la confiance de la majorité des Tunisiens et tente, outre d’expédier les affaires courantes, de coordonner toutes les instances désireuses de définir la Tunisie nouvelle.
C’est le 24 Juillet prochain que le « Conseil de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique » (une assemblée d’experts désignés par le gouvernement) organisera l’élection d’une assemblée Constituante qui aura à charge de réviser la constitution et notamment de décider quel sera le régime politique et si l’état se déclarera laïque ou pas. Cette Constituante sera élue à la proportionnelle à partir de listes présentées dans chaque circonscription par les différents partis où sera respectée la parité hommes femmes. Toute liste n’ayant pas obtenu 5% des suffrages sera éliminée. D’autre part, aucun parti ne pourra dépasser 15% des élus et donc ne pourra devenir hégémonique. Les citoyens ayant occupé des postes de responsabilité « importante » dans l’ancien RCD du président déchu ne pourront être candidats. Mais qu’entend on par responsabilité importante ? (N’oublions pas qu’il y a eu plus de deux millions d’encartés au RCD).
Cette assemblée, elle-même, élira un président et un gouvernement provisoires qui seront mis en place vraisemblablement pour deux années à l’issue desquelles seront organisées des élections présidentielles et législatives dans le cadre de la nouvelle constitution.Tout cela paraît encore bien complexe, d’autant que l’Economie n’a repris que timidement à ce jour (notamment le tourisme), et que les composantes de la société tunisienne sont multiples :
Les femmes, tout d’abord, soucieuses qu’il n’y ait pas de recul quant à leur émancipation et qui n’accepteraient jamais que l’on remette en question le code du statut personnel (CSP) et désireuses que l’on aborde enfin l’épineux problème de l’égalité des sexes concernant l’héritage. Les jeunes, étudiants et lycéens, sans expérience politique mais très soucieux de leur avenir et de la modernisation de la société.
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Les « religieux », partisans d’une république islamique, avec une remise en question de tous les acquis des cinquante dernières années. Leur point de vue a évolué, disent-ils, mais peu de gens paraissent réellement convaincus de la sincérité de leur revirement. On a vu notamment le parti Ennadah applaudir des deux mains en ce qui concerne la parité et tenir un discours feutré ici ou là afin de se dédiaboliser. La grande majorité reste sceptique...
Les populations rurales des gouvernorats du sud-ouest, délaissées depuis plus de vingt ans et qui ont déclenché les émeutes en Décembre dernier. Ces populations, émigrent souvent vers les villes côtières réputées plus évoluées et plus riches afin d’assurer leur avenir. Ce sont eux également qui tentent de passer en Europe (surtout en France) via l’île de Lampedusa. Dans les villes de la côte, Tunis, Sousse ou Sfax, ils sont souvent mal acceptés et pour ce qui est de l’Europe...On connaît le problème.
Les partis au nombre de cinquante et un le 15 Avril dernier, et qui ont du mal à établir un programme pour certains, également des réticences à constituer des alliances pour d’autres.
La puissante UGTT (Union Générale des Travailleurs de Tunisie) où la base ne semble pas toujours en accord avec les dirigeants à qui elle reproche parfois de s’être montrés trop discrets sous l’ancien régime.
Enfin, la classe moyenne dont le mode de fonctionnement depuis vingt cinq ans devra sensiblement évoluer dans les temps à venir pour ne pas retomber dans un système semblable.
Malgré tout, cette révolution est porteuse d’espoir et l’on ne saurait qu’être optimiste connaissant les capacités des Tunisiens et l’amour qu’ils portent à leur pays.
La France, encore considérée là-bas comme la grande sœur, le modèle, ce pays que les Tunisiens évoquent tous les jours dans leurs conversations, saura les aider, espèrent-ils.
Déjà, des aides ont été apportées, d’autres sont à venir. Il n’est qu’à regarder l’initiative de Bertrand Delanoë le maire de Paris qui va installer à Paris durant le mois de Mai un village Tunisien pour promouvoir le tourisme en y invitant les tours opérateurs et autres professionnels du tourisme afin de relancer au plus vite ce secteur.
Sous l’impulsion de la Tunisie, le monde Arabe est entré dans une ère nouvelle...Sera-t-elle celle du succès et de la liberté ? Qui vivra...Verra.
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